
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Lorsque Carole Delga m’a proposé de venir à Bram, pour rendre hommage à Robert Badinter, quelques jours avant qu’il n’entre au Panthéon, j’ai immédiatement dit ma disponibilité et ma joie de pouvoir célébrer avec vous, l’une des plus éminentes figures de l’universalisme français. Nous sommes les maillons d’une longue chaîne, disait Léon Blum, autre conscience nationale dont le nom figurait sur la plaque apposée sur l’immeuble où Robert Badinter résidait à Paris, face au jardin du Luxembourg et dont il avait vu, lycéen, le nom injurié et la vie menacée, au mur sali de la craie antisémite. Pour les héritiers que vous êtes d’une culture républicaine et humaniste, ancrée dans une longue tradition politique, cet instant d’hommage revêt un sens singulier. Il vient célébrer, en terre d’Occitanie, le combat courageux des abolitionnistes de la peine de mort, pour que soit définitivement consacré par la loi, le caractère intangible de la vie humaine. En 1981, par la volonté du Président François Mitterrand, mais aussi par l’opiniâtreté de son Garde des Sceaux, Robert Badinter, la justice et l’État renoncèrent à la peine capitale. Il s’agissait là d’un geste politique et moral par lequel la République inscrivait dans sa loi les valeurs les plus sacrées de la Civilisation.
Déjà, en 1908, Jean Jaurès, député du Tarn, avait failli convaincre une majorité de parlementaires d’en finir avec de la peine de mort. Il s’en était fallu de peu qu’il parvînt à inscrire ses pas dans ceux de la Convention. Le 4 Brumaire an IV, dans une assemblée où la Terreur avait engendré l’exécution de beaucoup de ses membres et partout dans le pays, de milliers de Français, les conventionnels avaient voté la première loi par laquelle la Nation renonçait à la peine de mort. Mais ils avaient conditionné l’entrée en vigueur de l’abolition à l’avènement de la paix civile, si bien que sous le Consulat, Bonaparte n’avait pas eu à déployer beaucoup d’efforts pour y renoncer. Quant à Jaurès, un siècle plus tard, il lui manqua le concours des circonstances, les plus déterminés de ses soutiens abolitionnistes ayant vu leurs ardeurs douchées par un crime ignoble, commis quelques jours avant que n’intervienne au Parlement, un vote pourtant considéré comme acquis.
En 1981, lorsque la gauche accède au pouvoir, tout reste donc à faire. Certes le nouveau gouvernement ne part pas de rien. François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle, a eu le courage d’aller à l’encontre du sentiment dominant du peuple français, en annonçant, au mois de mars 1980, son intention d’abolir la peine de mort, dans l’hypothèse où il serait élu. Dans l’esprit du nouveau chef de l’État, nul ne pouvait s’opposer à la volonté d’un homme lorsqu’elle aspirait à de nouvelles conquêtes pour le progrès humain. Son intelligence politique le conduisait aussi à considérer que rien de grand n’était susceptible d’aboutir, sans le concours des esprits les plus ardents. Parmi eux, il savait pouvoir compter sur Robert Badinter, l’avocat fougueux, épris de justice et de droit et dont la vie de défenseur avait été consacrée tout entière au combat pour l’abolition de la peine de mort. L’un comme l’autre aspirait à ce que la victoire d’une cause, dont l’ambition était universelle, se conjuguât avec l’avènement au pouvoir d’une espérance tant attendue.
La mort avait marqué très tôt la vie de Robert Badinter. Il n’était donc pas indifférent à l’effroi qu’elle pouvait susciter. Plus que tout autre il savait les fils qu’elle rompait. L’humaniste en lui considérait que la peine capitale ne suffirait jamais à contenir les funestes desseins d’individus asservis à leurs sombres natures et dont l’horreur des crimes pouvait porter la foule à la plus grande colère. De l’expérience il avait appris que Patrick Henry, assassin d’un jeune enfant en 1976, était parmi ceux qui, 4 ans auparavant, criaient « à mort ! » aux portes du palais de justice de l’Aube, où les Assises s’apprêtaient à condamner Roger Bontems à la peine capitale. L’avocat n’avait donc pas le droit au repos, au répit, lorsqu’il s’agissait de proclamer l’espérance en une justice garante d’une conception élevée du droit et de la dignité humaine. La mort de son père dans un camp de concentration, après son arrestation à Lyon, par le monstre Klaus Barbie, avait appris à Robert Badinter que le totalitarisme tue pour des raisons politiques et que l’État dans son ensemble se trouve alors placé au service d’une entreprise criminelle. Engendrée par la barbarie et la haine, l’extermination des juifs, des homosexuels et des opposants au régime nazi avait signifié la négation du droit, par l’asservissement de millions d’innocents à une mécanique implacablement meurtrière. Dans le temps long de l’histoire de l’Humanité, la Shoah avait symbolisé la monstruosité dont les hommes pouvaient se montrer capables. Elle avait atteint Robert Badinter dans sa chair. Comment la démocratie, une fois rétablie dans ses institutions et dans ses principes, pouvait-elle perpétuer une peine dont l’usage politique arbitraire avait suscité tant de malheur ?
Lors de nos déjeuners réguliers, rue Guynemer, Robert me disait sa tristesse de voir ressurgir, presque intact, un antisémitisme qui l’avait si durement éprouvé, dans les années trente, et dont il comprenait, mieux que quiconque, les ressorts nouveaux. Sa lucidité sur le monde, le rendait plus ardent à vouloir en modifier le cours. Son optimisme était hugolien. À ces visiteurs réguliers, il aimait rappeler cette phrase de Victor Hugo dont l’énoncé suffisait à résumer l’engagement d’une vie : « on ne doit jamais priver quiconque du droit de devenir meilleur. » L’avocat avait du mal à concevoir qu’on pût réduire un individu à ses fautes. De l’âme humaine, il avait rencontré toutes les vicissitudes et il savait que le jugement qui a de la valeur et qui protège chacun d’entre nous de l’arbitraire, ou plus prosaïquement de l’erreur judicaire, est rendu sur le fondement du droit. Il affirmait avec passion que dans un État de droit, le droit ne peut passer que si tous les recours qu’il prévoit demeurent à la disposition de la défense, jusqu’au terme de l’ultime procès. Il pensait que la démocratie se trouvait en grand danger aussi souvent que l’autorité de la chose jugée était contestée au motif que le jugement rendu, au nom du peuple, ne correspondait pas à celui attendu par la foule. Pour Robert Badinter, la passion du droit emportait une exigence : la recherche continue et absolue de la vérité, celle des faits, celle des actes, le refus des approximations lorsqu’il s’agit de décider du sort d’un être humain, plus encore la méfiance à l’encontre des préjugés, qui peuvent faire tomber des sentences parfois à l’origine de graves erreurs judiciaires. Évoquant Michel Serres dont il était l’ami et faisant avec lui le constat que seules deux espèces vivantes pouvaient tuer pour tuer, le rat et l’homme, il lui arrivait de me dire : « l’homme est un rat pour l’homme ».
Parce que sa lucidité le conduisait à penser qu’il n’est pas de digues plus solides face à l’arbitraire et à la cruauté humaine que celle du droit et du droit international, Robert Badinter avait poursuivi son combat, au-delà de l’abolition, pour que la dignité humaine fût définitivement protégée par la règle de droit, voulue par le souverain. L’abolition de la peine de mort, en France, n’était une victoire que pour autant qu’aucun retour en arrière ne serait possible. En cela elle n’était qu’une étape. Le combat devait donc se poursuivre jusqu’à l’abolition universelle. En 1974, la France avait ratifié la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales. En 1981, elle avait été la dernière, au sein de la Communauté européenne, à abolir la peine capitale. Sous l’impulsion de Robert Badinter et d’André Chandernagor, la Nation avait accepté le principe du droit de recours individuel devant la Cour européenne des droits de l’Homme.
Pour que l’Europe fût indéfectiblement fidèle aux valeurs portées par ses pères, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il fallait que l’adhésion au socle commun de ses principes intégrât le renoncement définitif à la peine de mort. Ce fut chose faite, lorsque les pays de l’Union européenne signèrent ensemble le protocole 13 à la Convention européenne des droits de l’Homme, relatif à l’abolition de la peine de mort en toute circonstance, adopté en mai 2002. Le 15 décembre 1989, l’Assemblée générale des Nations Unies avait adopté à New-York le deuxième protocole facultatif, se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui prévoyait l’abolition définitive de la peine capitale et auquel la France adhérera le 2 octobre 2007.
À la fin de l'année 2024, selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 113 pays avaient complètement aboli la peine de mort. Robert Badinter, le pessimiste raisonné, s’enorgueillissait à la fin de sa vie qu’un tel progrès eût été possible. En dépit des forces réactionnaires et obscurantistes, dont il mesurait l’offensive à travers le monde, il voulait croire qu’une certaine conception de la civilisation humaine aurait raison de ces mauvais démons, par sagesse et par conviction. C’est en vertu de ces principes qui avaient jalonné toute sa vie, que Robert Badinter avait dépénalisé l’homosexualité, en 1981, et redonné à des milliers d’êtres humains la place et la dignité, à laquelle légitimement ils aspiraient. C’est guidé par ces valeurs et fidèle à l’héritage de Cesare Beccaria, qu’il incarnait une ambition pour l’Europe où le droit, une fois encore, contribuait à forger un idéal. Celui d’une démarche assumant son irrépressible attachement aux libertés fondamentales. Celui d’une justice clamant sa foi en l’égalité et se dressant contre toutes les atteintes portées aux droits humains : dans son esprit, le Parquet européen et la justice pénale internationale devenaient les instruments de la protection des peuples face à toutes les violences susceptibles de les atteindre.
En 2015, à l’Institut d’études politiques de Paris, où il avait accepté de donner une conférence sur l’abolition de la peine de mort, Robert Badinter, s’adressant aux étudiants rassemblés pour l’entendre et le voir, avait redit sa conviction. Sans emphase, il avait rappelé les principes simples auxquels il s’était tenu, sa vie durant, pour faire aboutir une cause à laquelle il n’avait jamais renoncé : celle de la suprématie du droit face à la force et de la dignité de la personne humaine comme fondement intangible de l’État de droit. Avec une sincérité poignante, il avait convoqué les grands ancêtres, les éclaireurs, ceux dans les pas desquels il avait décidé d’inscrire son propre combat. Robert Badinter avait la passion de l’Histoire. Les faits, souvent tragiques qui en jalonnaient le cours, entretenaient chez lui un pessimisme qui ne le faisait renoncer à aucun idéal.
À son contact, nous étions condamnés à l’optimisme et à l’action. Et c’était là sans doute la seule condamnation dont il s’accommodait de la sentence. À un étudiant qui l’interrogeait sur les raisons pour lesquelles il n’était pas favorable à la perpétuité des peines, il répondait, avec cette ferveur qui nous faisait vibrer, qu’on ne peut enfermer pour la vie entière un être humain dans le réduit d’une cellule, en le privant de toute espérance. « On ne remplace pas la peine de mort par un supplice inhumain », ajoutait-il. « On la supprime, un point c’est tout ». Le courage est dans la foi laïque de la phrase d’Hugo, qui indique la ligne de crête où marche l’humanisme, en prenant le risque à chaque instant de trébucher : « on ne doit jamais priver quiconque du droit de devenir meilleur ». Je vous livre cette phrase, qui est peut-être une part du testament de Robert Badinter, mais aussi une invitation à nous interroger humblement sur le fait de savoir si nous sommes toujours fidèles à cet héritage, lorsque dans l’emportement de certaines postures ou dans la recherche d’une radicalité de confort, nous oublions qui nous sommes et parfois même d’où nous venons. Je vous remercie.
Crédit photo Laetitia Bellandi